The Loveless

Le biker movie élégant de Kathryn Bigelow qui révéla Willem Dafoe.

Fruits des influences et des rêves de cinéma de leurs auteurs, les premiers films laissent parfois un sentiment de ‘trop-plein’. Mais de ce désir radical naît souvent l’émotion véritable. De l’expérimentation – par goût ou par nécessité – et d’une naïveté authentique, jaillissent des trouvailles stylistiques et narratives qui font la vitalité même du septième art.

Si The Loveless porte bien les stigmates d’un premier long-métrage, il recèle aussi certains des thèmes et des figures dont ses auteurs, Kathryn Bigelow et Monty Montgomery, vont nourrir le cinéma américain des années 80 jusqu’à aujourd’hui.

À la fin des années soixante-dix, après avoir étudié la peinture à San Francisco et à New York, Kathryn Bigelow obtient son diplôme en cinéma de l’Université de Columbia. Elle n’a réalisé que quelques courts-métrages. Monty Montgomery est un jeune producteur/réalisateur, avec dans son carnet d’adresses, les artistes les plus excitants de la scène musicale du moment. En 1978, il produit Wings Of Ash, un “screen test fastueux” selon ses mots, pour un biopic sur Antonin Artaud incarné par Mick Jagger.

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Union City, Marcus Reichert (1980)

Kathryn et Monty se rencontrent sur le tournage d’Union City, avec Debbie Harry dans le premier rôle. Karthryn Bigelow est alors scripte, et Monty Montgomery l’un des producteurs. Entre eux, le courant passe, et ils décident d’écrire ensemble un premier long.

Le script est d’abord titré US17, en référence à l’autoroute menant au Maine, tombée en désuétude à la fin des années soixante. Motels fantômes, diners déserts, stations-service dévorées par la rouille et la poussière… Ce territoire prisonnier du temps capture l’imagination des deux auteurs.TheLoveless03__1426361163_90.221.104.129 TheLoveless08__1426361401_90.221.104.129 TheLoveless31__1426365433_90.221.104.129Finalement renommé The Loveless, le film retrace la parenthèse durant laquelle Vance (Willem Dafoe) et sa bande se retrouvent en rade dans une petite ville de campagne du sud de l’Amérique. Les jeunes bikers trompent l’ennui et la moiteur ambiante en bricolant leurs bécanes, en descendant des bières et en écoutant du rock n’roll. La population locale s’exaspère vite de leur présence et l’épisode tourne au drame.TheLoveless09__1426361418_90.221.104.129TheLoveless16__1426365176_90.221.104.129 TheLoveless17__1426365205_90.221.104.129 L’histoire à vrai dire, importe peu. Elle n’est que le prétexte à une exploration de l’iconographie motarde, sa flamboyance chrome et cuir, entre Scorpio Rising et The Wild One. L’attention portée aux détails est maniaque, des bottes de Vance à la choucroute platine de Sportster Debbie (Tina Lhotsky). La photographie de Doyle Smith, qui était assistant caméra sur Union City, fait revivre la fin des années 50 avec une élégance bluffante.   TheLoveless28__1426365364_90.221.104.129 TheLoveless30__1426365407_90.221.104.129 TheLoveless36__1426365541_90.221.104.129 Le cinéphile d’aujourd’hui navigue en territoire familier. Néons brillants dans la nuit, lumières stroboscopiques, cigarettes allumées en gros plan… Autant de fétiches visuels que l’on retrouve plus tard chez David Lynch produit par Montgomery (Wild At Heart, Twin Peaks, Industrial Symphony…).TheLoveless04__1426361313_90.221.104.129 TheLoveless06__1426361353_90.221.104.129 TheLoveless33__1426365487_90.221.104.129 TheLoveless41__1426366993_90.221.104.129 TheLoveless45__1426367009_90.221.104.129Les silhouettes de la bande de Vance découpées sur fond de crépuscule, où la fragilité et les cheveux courts de Telena, entrent en résonance directe avec le travail de Kathryn Bigelow dans Near Dark.TheLoveless24__1426365325_90.221.104.129 TheLoveless32__1426365464_90.221.104.129Monty Montgomery trouve et achète toutes les bécanes que l’on voit dans le film. Pour les rôles secondaires: deux Harley Duo Glide à moteur Panhead, et une Harley Sportster 1000 avec commande suicide. Vance, le chef de bande, hérite d’une Harley Hydra Glide impeccable: “Je pense qu’elle était de 55, c’est la moto la moins modifiée que j’ai vu de toute ma vie. Toute les pièces étaient d’origine, aucune altération et un kilométrage très faible. Robert Gordon l’a rachetée à la fin du film (…) Il m’a même dit qu’il l’avait mise chez lui, dans son salon”* se souvient Monty Montgomery.TheLoveless_02__1426361291_90.221.104.129 TheLoveless11__1426362236_90.221.104.129 TheLoveless10__1426361437_90.221.104.129 TheLoveless19__1426365224_90.221.104.129 TheLoveless23__1426365296_90.221.104.129Willem Dafoe, dont c’est le premier vrai rôle au cinéma – il a fait de la figuration sur Heaven’s Gate pendant quelques semaines – incarne à merveille l’érotisme ambigu du motard cuir. Monty Montgomery décroche son téléphone: “J’ai su que c’était notre homme, juste avec son message répondeur et sa voix au téléphone”.* Ironiquement, le film n’est pas très bavard, est le jeune acteur n’a souvent que son corps et son regard pour remplir tout l’espace.TheLoveless07b__1426361384_90.221.104.129

Tom Neal in Detour, Edgar G. Ulmer 1945. An inspiration for the diner's scenes.
Tom Neal in Detour, Edgar G. Ulmer 1945. An inspiration for the diner’s scenes.

De la langue d’asphalte du début du film, jusque dans le garage où traînent Vance et les autres, The Loveless raconte un monde fossilisé, muséifié, où le temps s’écoule au ralenti. Bigelow et Montgomery se seraient inspirés de Il était une fois dans l’Ouest, pour la torpeur trompeuse qui mène à l’explosion de violence finale.

Monty Montgomery (left) appears briefly in the film.
Monty Montgomery (left) appears briefly in the film.

L’économie d’action et de dialogues renforcent l’importance de la musique, qui devient une composante essentielle de l’identité des personnages. Robert Gordon, célèbre musicien rockabilly est engagé pour jouer le rôle de Davis; les réalisateurs lui proposent de composer la musique du film. John Lurie des Lounge Lizards et Eddy Dixon contribuent aussi à la bande-son.

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Tina L’Hotsky and Robert Gordon
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Eddy Dixon
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John Lurie

Empreint du nihilisme consacré des ‘films de bikers’, mais aussi pour la peinture discrète d’une Amérique qui peine à sortir de la ségrégation raciale, The Loveless n’offre pas de happy end. À la fin du film, Vance, Davis et les autres n’ont plus qu’à consumer leur jeunesse dans le rugissement des moteurs, la chaleur de la flamme d’un briquet, ou le frottement entre la peau et le cuir.TheLoveless12__1426362518_90.221.104.129TheLoveless38__1426367028_90.221.104.129TheLoveless39__1426366979_90.221.104.129

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Robert Gordon, Tina L’Hotsky and Lawrence Materese

S’il n’a pas été un succès financier, The Loveless a sans doute permis à Kathryn Bigelow, Monty Montgomery et Willem Dafoe de démarrer leurs carrières brillantes. Curieusement, le film a été projeté en programme double avec Mad Max pendant un an dans un cinéma de Londres. Pendant un instant, la route fermée de Vance a croisé la route ouverte Max.

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Soundtrack cover
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Robert Gordon’s « Greetings From New York City », compilation recorded in the ‘80s and early ‘90s, released in 1992
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Kathryn Bigelow’s Near Dark (1987)
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David Lynch’s Wild At Heart (1990), produced by Monty Montgomery
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Willem Dafoe as Bobby Peru in Wild At Heart (David Lynch, 1990)

*Citations extraites du commentaire audio de l’excellente édition DVD de The Loveless par Blue Underground.

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