La machine unique de Bernard Joisten

À coup de points sur la peau d’une Honda, la moto de Bernard Joisten, artiste et mécano des images.

Les modèles de motos Custom, le sur-mesure, les créations dites originales se succèdent à un rythme de plus en plus marqué. L’apologie de la personnalisation atteint son apogée, le motard lambda décide d’assumer sa part d’originalité et refuse de s’exhiber au guidon d’une machine sans âme. La bécane Stock n’a plus vraiment la côte. Pourtant, ces nouvelles silhouettes mécaniques se ressemblent souvent plus que deux ombres en hiver. La singularité a ce défaut de n’être qu’une idée. Le monde regorge d’individus aux aspirations et aux gouts particuliers, perdus dans une masse qui ne leur ressemble pas. Lorsque ces corps étranges se rapprochent et gravitent enfin autour d’une passion identique, les anciens marginaux se reconnaissent soudain dans le nouveau système qu’ils contribuent à créer.  Invariablement, l’originalité en prend un coup. Mêmes ingrédients, même cuisine… le gout, identique dans toutes les assiettes. Le design industriel nous propose des produits uniformes, comment modifier leurs formes en ajoutant du sens à la création ? Au-delà de l’esthétique, de la décoration, ou de l’amélioration technique, la réponse est peut-être dans le désir d’accéder à un autre niveau de conscience, faire correspondre des formes qui se ressemblent pour créer l’image d’un objet qui n’existe pas encore, ou pour que la forme soit en elle-même une expérience.

Motorcycle Boy rencontre donc l’artiste Bernard Joisten pour évoquer ce rapport à la machine, le jeu des formes et du design.

©Bernard Joisten
©Bernard Joisten

Le dessin détourne parfois l’objet de sa fonction. Un carénage n’est plus seulement un saute-vent, mais l’étrange masque pop d’une tribu du futur. Dans le même esprit, le motif modifie notre perception de la Honda préparée par Whitehouse Japan. La répétition des points brise la traditionnelle apparence linéaire du véhicule pour suggérer la sensation d’un mouvement, l’expérience perçue plutôt que la simple observation.

Motorcycle Boy: Aux motards passionnés, amateurs d’art curieux de mieux vous connaitre, comment vous présenteriez-vous ?

Bernard Joisten: Artiste, simplement. C’est encore le terme générique le plus commode. Mais pour les motards passionnés, je peux dire que j’aime le design industriel et notamment celui de certaines motos. Mais pas seulement. Il y a des trains splendides également, des « concept cars » magiques, des avions « à tomber par terre » (enfin pas en vol non plus si possible)…

Quelle place accordez-vous à la machine dans votre univers ?

La machine peut-être un modèle de séduction, dû aux complexités graphiques des éléments, les chromes… Mais même les environnements informatiques ont quelque chose d’intéressant. Dans l’informatique, la technologie est cachée, elle n’est pas extravertie comme dans la mécanique des motos. Cela dit, elle peut quand même exprimer quelque chose, une « inquiétante étrangeté » faite de vitesse de calcul et de masse de données en interaction… Rien à voir avec la moto, c’est un autre genre de machine.  La machine moto, c’est plus un corps, une vision organique de la technologie.

©Bernard Joisten
©Bernard Joisten
©Bernard Joisten
©Bernard Joisten

Whitehouse Japan est connu pour ses répliques de carénage inspirées du Mad Max de George Miller. Votre choix de leur confier la peinture de la Honda de Merry go round et de la série des masques a t’il été influencé par ce lien ?

Je cherchais à Tokyo une entreprise pour de la peinture sur carénage. Les informations que j’ai récupérées ont convergé vers Whitehouse, mais c’est une entreprise que je ne connaissais pas avant. La première fois, le taxi n’a pas trouvé l’endroit. Il pleuvait des cordes et nous demandions aux rares passants s’ils connaissaient le chemin. Finalement le taxi a coupé le compteur, car il était un peu responsable et nous avons encore tourné autour du pot (d’échappement, en quelque sorte). Après, il était trop tard. Nous y sommes retournés la semaine suivante, il faisait beau cette fois et tout était fluide. Il y avait des dizaines de scooters customisés garés devant, splendides. J’ai donné des esquisses. J’avais vraiment confiance quand j’ai vu ce qu’ils faisaient. Il y avait une moto très organique, avec une structure de squelette à la place du réservoir, qui venait d’être faite et qui trônait devant les ateliers. Quelque chose d’un peu mortuaire, très « Batman » !

Merry Go Round ©Bernard Joisten
Merry Go Round ©Bernard Joisten
Merry Go Round ©Bernard Joisten
Merry Go Round ©Bernard Joisten
Merry Go Round ©Bernard Joisten
Merry Go Round ©Bernard Joisten

Le motif des points dessinés sur la Honda by Joisten trouve un écho sur la combinaison de la motarde qui la conduit. Pilote et machine ne sont-ils qu’une seule entité ?

La trame généralisée sur tous les supports, toutes les surfaces, c’était un peu l’objectif. Je n’avais pas pensé à cette métaphore de l’imbrication homme/machine, mais c’est un peu ça. Dans mon esprit, c’était un effet de propagation, de contamination. À la limite, dans un showroom, il aurait pu y avoir un prolongement sur les murs… Et pourquoi pas une musique sérielle pour enrober le tout d’une trame sonore… Il fallait à la fois jouer avec l’esthétique « customisation », et contourner les archétypes de cette pratique. L’imaginaire de la moto va plutôt dans le sens des lignes, qui jouent avec l’idée de trajectoire, de vitesse. C’est pour ça que j’ai utilisé les points, pour aller dans un sens plus diffus, plus « vibration », « répétition » que mouvement.

La moto comme symbole, que représente t’elle ?

Vitesse, puissance, style, indépendance, sexe, danger. C’est peut-être pour ça d’ailleurs que le scooter a autant de succès au Japon, parce que c’est une moto en quelque sorte domestiquée. Cela dit le scooter n’empêche pas le grand style. Mais pour ça il faut aller au Japon, donc. À Tokyo, Kyoto, la science-fiction à déteint sur ces engins tout en courbes fluides, organiques, tout en sensualité galbée de luxe coloré et de musculature enrobée de gaines en polycarbonate. On trouve à la fois des engins fluo/fun high-tech graphiques et ludiques, et en contrepartie des formes plus mortuaires, silencieuses et lisses, qui jouent d’un registre plus ancré dans les ténèbres. Ces éléments de design industriel se retrouvent d’ailleurs dans l’architecture. La ville japonaise, ainsi, est une texture de formes assez homogènes, où circulent de grands courants de fiction.

La moto comme sensation, qu’évoque t’elle ?

J’ai peu pratiqué la moto. Je n’ai pas le permis moto donc mes expériences de moto sont toutes « à l’arrière ». Ce qui n’empêche pas la sensation d’ailleurs. L’environnement est vécu autrement. Le vent, l’équilibre, la proximité du paysage… J’imagine qu’un motard finit par avoir l’habitude. Pour moi c’est toujours un moment un peu spécial.

Votre référence favorite de la culture moto ?

Easy Rider, Mad Max. Pour la littérature, rien ne me vient à l’esprit.  Mais en musique, on ira vers le Hard Rock. Également Wagner, pour le lyrisme et la « sensation héroïque ».

Quel est votre rapport personnel à la moto ?

Esthétique, visuel. C’est une séduction qui s’incarne dans le design. Il y a à la fois les engins customisés, très spectaculaires, devant lesquels on reste bouche bée. Et puis certaines marques ou certains modèles, comme la dynamique BMW actuelle, très anguleuse et high-tech, que je trouve assez réussie dans le genre d’une tentative de réinventer un genre. D’un autre côté, j’aime aussi les productions plus « vintage », comme la 750 Four de Honda et la BMW avec les cylindres à plat. C’est dommage qu’ils ne la rééditent pas telle quelle. Ils auraient le succès qu’a eu Adidas avec les Stan Smith… Après il y a Harley, avec toutes leurs variantes formelles. Harley mériterait un chapitre à part, tant elle incarne la moto « générique ».

Moto Bleue ©Bernard Joisten
Moto Bleue ©Bernard Joisten

Quel est votre meilleur souvenir de voyage sur la route ?

Sous un pont à Paris, une grande vitesse, le vent. C’était pour aller au Musée d’Art Moderne pour la préparation de l’expo L’Hiver de l’Amour.

Selon vous, quelle serait la plus grande qualité d’un motard ?

Le style.

Dans un monde sans moteur, quel serait votre véhicule ?

Le roller ?…

Merci beaucoup, Bernard Joisten.

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