Aux sources d’Indiana

Indiana Jones, Jean-Paul Belmondo, et Tintin. Beaucoup de similitudes, y compris la moto, et une seule inspiration.

En 2008, Harrison Ford dépoussière son cuir et son Borsalino pour la quatrième itération de son rôle fétiche, Indiana Jones. The Kingdom Of The Crystal Skull, réalisé, comme les épisodes précédents, par Steven Spielberg, propose une ouverture inattendue vers la science-fiction, à base de Zone 51 et d’extra-terrestres en soucoupe volante. Le héros, un peu blasé, résiste dignement aux affres d’un scénario fuligineux, et forme avec son fils (Mutt/Shia LaBeouf) un duo efficace, reflet de celui qu’il composait avec son propre père (Henry Jones Senior/Sean Connery), dans The Last Crusade (1989).

Deux scènes à moto illustrent ce dialogue entre épisodes: la fuite en side-car de The Last Crusade, et la course-poursuite en Harley de The Kingdom Of The Crystal Skull. Techniquement, deux véhicules qui paraissent ce qu’ils ne sont pas, puisque l’attelage nazi est un Dnepr soviétique, marque ukrainienne fondée en 1957, soit bien après l’action supposée du film, et que la Harley de Mutt n’est pas la belle des 50’s que l’on imagine, mais une création originale de Justin Kell, des ateliers Glory Motor Works, sur base de Softail Springer moderne. Esthétiquement, trois générations engagées dans une cause commune, trois personnages positifs et volontaires, chevaliers modernes au service du Bien. Chacun dépositaire d’un archétype particulier: Mutt, rebelle réplique à la casquette près du Johnny Strabler/Marlon Brando de The Wild One; Indy, à l’aise sur tous les terrains, charmeur en toute circonstance; et Henry, vénérable universitaire, strict ou espiègle, patriarche solitaire. Catalyseurs d’identification universelle, ils symbolisent ainsi l’accessibilité du récit aux spectateurs de tous âges, de 7 à 77 ans, selon la formule consacrée de la bande dessinée référence.

Indiana_CrystalSkull

Indiana_Crusade

Mais, avant d’évoquer la genèse onirique du réalisateur Spielberg, un second couple cinématographique nous en rapproche. Parce qu’il puise à la même source, et qu’il inspire encore plus directement le personnage d’Indiana Jones: L’homme de Rio (1964), de Philippe de Broca, et sa moindre contrepartie, Les Tribulations d’un chinois en Chine (1965). Dans L’homme de Rio, Jean-Paul Belmondo établit les fondations de l’aventurier de l’Arche perdue, action et aventure, décontraction et humour, séduction panachée d’exotisme, et s’impose comme chef de file inégalé d’une glorieuse lignée d’acteurs/cascadeurs, sur fond de Brasilia en construction. Les correspondances avec l’oeuvre de Spielberg sont frappantes, des paysages luxuriants aux mystères archéologiques, du voyage transatlantique en avion à la poursuite à moto. Celle-ci prend les rues de Paris pour décor, de l’île Saint-Louis au périphérique sud, et terminant à proximité d’Orly, où Adrien Dufourquet/Belmondo abandonne la Triumph TRW 500cc empruntée rue Bretonvilliers, pour suivre les ravisseurs d’Agnès/Françoise Dorléac vers l’aérogare.

Une moto pour une moto exige un side-car pour un side-car: le pendant de la dernière croisade figure dans Les Tribulations d’un chinois en Chine, en récipient momentané d’un catalogue de figures modèles. En effet, poursuivis par les triades de Hong Kong, cinq personnages s’échappent grâce à ce véhicule. Dans le panier, un couple composé d’Arthur Lempereur/Belmondo, héros désabusé semblable au Kin-Fo du roman de Jules Verne, et Alexandrine Pinardel/Ursula Andress en prototype des James Bond girls à venir. Sur la machine, le trio révélateur, la citation principale: le valet Léon/Jean Rochefort, miroir d’un certain Nestor, associé à Cornac/Paul Preboist et Roquentin/Mario David, gardes du corps de la compagnie d’assurance, duplicata évident des Dupondt d’Hergé.

Indiana_Rio

Indiana_Chinois

Car voici la source à laquelle s’abreuvent autant de Broca que le « King of entertainment », un souvenir commun de l’enfance, la créature asexuée et naïve d’un dessinateur du plat pays, le gentil héros vers lequel Spielberg reviendra en trois dimensions et sans détour, en 2011: The Adventures of Tintin. Les trois strates d’inspiration apparaissent clairement, le boy-scout reporter pour les protagonistes des Tribulations d’un chinois en Chine, et pour le scénario de L’homme de Rio. Puis Belmondo, via de Broca, qui développe le personnage de l’aventurier positif, l’étoffant heureusement d’une touche d’humour et d’une habile séduction, lui conférant l’épaisseur charnelle, le caractère adulte et affirmé dont il manquait. Finalement, Indiana Jones, en résultat combiné des influences, dont l’universalité procède des idées qu’il défend.

Et comme ce dernier, sans cesse en quête d’une relique, rien n’empêche de creuser encore un peu plus profondément. Hergé ne s’étant jamais exprimé ouvertement sur la naissance du jeune reporter, de multiples études et analyses menées autour de son oeuvre ont suggéré quelques pistes. L’une mérite de s’y attarder. Si la moto n’apparaît que sporadiquement dans l’ensemble des albums de Tintin, son importance n’en est pas pour autant négligeable. Il s’agit même de l’un des éléments fondateurs du héros, dès la troisième page de ses premières aventures, chez les Soviets. Et, c’est avant tout la contrepartie mécanique indissociable, le véhicule primordial d’un motard légendaire et discret; aventurier véritable qui a très probablement inspiré le dessinateur. L’origine absolue: Robert Sexé, reporter photographe, auteur de l’un des premiers tours du monde motocycliste en 1926, sur une Gillet-Herstal (Belge) spécialement préparée. À son actif, également, la Turquie, Moscou, l’Europe, d’autres tours du globe, une expédition de la Seine à l’Euphrate, parfois en solitaire, parfois accompagné (l’un de ses compagnons de route fut le recordman de vitesse René Milhoux). Les comptes-rendus de son périple ont assurément transité par les bureaux du journal belge, Le Vingtième Siècle, qui comptait parmi ses collaborateurs le fameux Georges Rémi (Hergé), illustrateur pour le supplément jeunesse Le Petit Vingtième. Ainsi, lorsque celui-ci représente son personnage sur une moto, dans l’album Le Sceptre d’Ottokar, il s’agit évidemment d’une Gillet-Herstal (ou de sa jumelle, la FN M90 500cc).

Indiana_Tintin

De l’origine absolue à la redite d’Hollywood, s’étend la chaine des correspondances qui émaillent la construction d’un personnage devenu mythique, l’aventurier au grand coeur, le chevalier moderne dont la monture, bien entendu, brûle le bitume de ses deux roues, juste véhicule d’un glorieux héros. Enchanté d’éviter l’opprobre d’un trajet en auto, le motard perçoit toujours l’antique douleur du fier Lancelot, condamné à voyager dans la charrette d’infamie pour sauver sa Dame, au prix de son honneur.

Indiana_Lancelot

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