Les corps et les motos de Grace Roselli

Une moto. Une machine. Un objet féminin, sans aucun doute.

Quelques mâles en mal de reconnaissance s’acharnent encore à la réduire à sa part masculine, le moteur. Ils s’apostrophent et s’invectivent, communiquent brièvement à grand renfort de sigles et de chiffres censés contenir la mesure rationnelle de l’engin, « mon » Gex, « mon » CBR1000, « mon » 500XT, « mon » ZZR1400, parfois soulignés de métaphores à peine hyperboliques, « un avion de chasse », « un missile ». Mais ces tentatives d’appropriation du genre ne survivent jamais longtemps à l’implacable force de la réalité, qui se manifeste si volontiers par l’entremise du néophyte, un voisin ou la belle-mère. « Ho Jojo, elle est belle, hein ! », « Belle machine… tu feras attention, quand même ? »… et adieu, le Mirage 2000, retour à la mobylette, la bécane, la pétrolette, sur un filet d’autodérision forcée. La moto, donc.

Pourquoi ces digressions ? Le plaisir un peu gratuit de contrarier le machisme motard, parfois vaguement comique, souvent lourd et arriéré… absolument. Mais aussi une manière d’attaquer le sujet par la face nord, pour mettre en relief la complexité du rapport entre la Femme et la Moto. Sa représentation, en tout cas.

Naked Bike Project ©Grace Roselli

Le recours à la pin-up comme argument de vente ou de mise en scène pour érotiser l’objet (par définition inanimé) par association et susciter le désir n’a rien de nouveau. C’est même l’une des représentations fétiches des oeuvres d’art liées à la moto. Les époques passent et les Grid-Girls demeurent.

Pour autant, nul besoin de condamner systématiquement le phénomène, inutile de sombrer dans l’intégrisme esthétique ; c’est quand même difficile de ne pas apprécier la proximité manifeste entre le corps de la femme et les courbes plastiques, métalliques de la moto. Du discernement suffit. Parce que, comme souvent, tout vient de l’intention. Du regard et de sa sensibilité.

C’est cette subtilité qui définit l’oeuvre de Grace Roselli. Le Naked Bike Project nous entraine dans l’intimité de ses sujets, des femmes et leurs motos, en dépassant le cliché pour saisir l’essence même du lien qui les unit à leurs machines.

Naked Bike Project ©Grace Roselli
Naked Bike Project ©Grace Roselli

Motorcycle Boy: Bonjour Grace, qui est arrivé en premier dans ta vie, l’art ou la moto ?

Grace Roselli: Mon premier amour a été et reste l’art. Je vis et travaille à Brooklyn, NYC, avec mes deux merveilleuses filles et un couple d’énormes chiens. Je roule sur une Kawasaki Ninja 650 de 2006 en ville et sur une Ducati Hyperstrada de 2013 pour tailler la route !

J’ai obtenu un BFA en peinture à la Rhode Island School of Design dans les années 80 et je suis ensuite partie m’installer à New York. Je circulais surtout en patins à roulettes à l’époque. Rapidement, j’ai trouvé un appartement à Brooklyn et un petit ami avec une Motoguzzi. J’ai vite compris que les trajets en patins sur le pont de Brooklyn ne dureraient pas longtemps, ni le petit ami en fait… mais la moto, oui ! En 1988, j’ai acheté une Honda CX500 de 1978 et je n’ai jamais lâché le guidon, depuis. Avec le projet Naked Bike, c’est la première fois que je combine ma passion pour l’art et la moto.

Pour ton projet Naked Bike, comment décrirais-tu la façon dont le corps et la machine interagissent ?

Il y a une longue histoire du corps féminin, nu et vêtu, dans l’art. Une grande partie de cette représentation va du machisme ordinaire au sexisme pur et simple. Après la lutte, toujours d’actualité, pour la sensibilisation à leur cause et l’égalité des droits, beaucoup de femmes contrôlent, possèdent et célèbrent maintenant la manière de raconter leur propre corps.

Naked Bike Project ©Grace Roselli

Le Naked Bike Project est une représentation de ces histoires, le langage et le mouvement du corps au contact d’une machine traditionnellement associée pas seulement aux hommes, mais aussi à la sexualité, à la rébellion et à la liberté.

Naked Bike Project ©Grace Roselli

Les motos mises en scène ne sont plus seulement de simples véhicules mobiles, mais deviennent un symbole et une extension de la sensualité féminine contemporaine. Les courbes font écho à la forme du corps, la moto devient un amant, un support, un lieu d’expression de la sensualité totale. Les motardes qui se sont portées volontaires pour le projet partagent la même passion de la moto et acceptent d’afficher leur vulnérabilité pour une idée : réimaginer la représentation de leur corps en symbiose avec leur machine bien-aimée. Les portraits de Naked Bike sont aussi divers que leurs sujets.

Naked Bike Project ©Grace Roselli
Naked Bike Project ©Grace Roselli
Naked Bike Project ©Grace Roselli

Les femmes motardes et la machine peuvent être une seule entité, un cyborg rejetant les limites et les mœurs de la société qui veulent séparer l’humain de la machine. Dans certaines photos, les femmes sont habillées de combinaisons intégrales qui peuvent également figurer une armure, une carapace mystérieuse, un espace caché. Dans d’autres, cette couche protectrice a disparu. Nues, les motardes projettent ce qui les protège, ou non, comme femmes.

Naked Bike Project ©Grace Roselli
Naked Bike Project ©Grace Roselli

Mon travail n’est pas de documenter la visibilité du nombre croissant de femmes motardes, mais un changement dans notre culture. Ce n’est plus seulement à propos des femmes, pour les femmes, cette liberté de pensée est pour tout le monde.

C’est un projet en cours, au fond, Naked Bike parle du chemin parcouru, le début d’un voyage provocateur qui bouleverse les idées reçues.

Prévois-tu un autre projet en rapport à la moto ?

Naked Bike devrait englober tout mon travail futur en lien avec la moto. En ce moment, je fais les premières peintures pour le projet. Je vais continuer aussi longtemps que j’y trouve du sens.

Naked Bike Project ©Grace Roselli

L’artiste Aaron Young a réalisé une peinture géante avec 12 motards qui faisaient des burnouts sur le plancher de la Park Avenue Armory à New York. J’aimerais développer et réutiliser cette idée avec un groupe de femmes motardes !

Quelles sont vos références favorites dans la culture de la moto ?

Tu as une merveilleuse collection de références dans les galeries de ton blog ! Sincèrement, mes inspirations ne sont jamais venues du monde de la moto, mais de la science-fiction, du spectacle et de l’art d’installation : William Gibson, Philip K. Dick, Margaret Atwood, Blade Runner de Ridley Scott, toutes les productions du Studio Ghibli ! La magie, le fantastique, les robots ! Judy Chicago et Woman House, Carolee Schneeman et ‘More Than Meat Joy’, Mark Pauline et Survival Research Laboratories …

Quelle est ta moto idéale ?

Pas sûr qu’elle existe déjà.

Ta route préférée?

Celle qui n’a pas encore été empruntée, bien sûr !

Préfères-tu rouler en solo ou en groupe ?

Je suis souvent toute seule dans mon studio, je préfère de longues balades en groupe.

La plus grande qualité d’un motard ?

Qualité physique : savoir maitriser sa machine. Qualité morale : l’entraide.

Dans un monde sans moto, quel serait ton véhicule ?

Des ailes, un jet-pack ou la téléportation.

Dans un monde sans moteurs, quelle serait ton inspiration ?

L’air pur.

Grace Roselli

Merci, Grace Roselli.

Facebooktwittergoogle_plusinstagramFacebooktwittergoogle_plusinstagram

Une réflexion au sujet de « Les corps et les motos de Grace Roselli »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.